Auteur :
Pierre-Clément Cazon
Directeur de la publication.
Raccorder un centre de données, une usine ou un parc éolien au réseau électrique nécessite de nombreuses simulations. Les gestionnaires doivent anticiper les flux d’électricité, repérer les risques de surcharge et déterminer les infrastructures à renforcer. Mais ces études reposent sur des logiciels qui ne peuvent pas toujours échanger facilement leurs données. La Linux Foundation veut réduire ces incompatibilités avec OpenGrid, une initiative open source annoncée le 7 octobre 2026, lors de l’Open Source Summit Europe à Prague.
Le projet ne prévoit pas de remplacer les logiciels existants, mais de construire une infrastructure commune pour les faire communiquer. Son premier outil est attendu en 2027. Cette approche concerne également l’Europe, où des solutions ouvertes développées notamment par le gestionnaire français RTE sont déjà utilisées pour analyser les réseaux électriques.
Avant d’autoriser le raccordement d’une nouvelle installation, les gestionnaires doivent vérifier que le réseau pourra supporter les flux électriques supplémentaires. Les simulations prennent en compte les caractéristiques des lignes, les capacités de production, les consommations prévues et plusieurs scénarios d’exploitation.
Il faut notamment identifier les risques de congestion, évaluer les conséquences de la défaillance d’un équipement et déterminer si de nouveaux investissements sont nécessaires.
Ces opérations mobilisent différents acteurs, qui ne travaillent pas nécessairement avec les mêmes applications. Lorsqu’un modèle électrique doit passer d’un logiciel à un autre, sa conversion peut nécessiter des adaptations et des vérifications supplémentaires. Certaines informations risquent également d’être interprétées différemment selon les formats employés.
La difficulté s’ajoute à des besoins d’infrastructures considérables. Selon l’Agence internationale de l’énergie, plus de 2 500 gigawatts de projets de production, de stockage et de consommation électrique importante figurent dans les files d’attente de raccordement à travers le monde.
Ces délais dépendent avant tout des capacités physiques des réseaux, des investissements et des procédures nécessaires à leur développement. L’interopérabilité des logiciels représente un autre levier pour faciliter les études techniques préalables.
La Linux Foundation prévoit de développer avec OpenGrid une couche commune d’échange de données entre logiciels de planification électrique. Elle doit permettre aux organismes de conserver leurs applications habituelles tout en facilitant leur utilisation conjointe.
L’architecture annoncée repose sur plusieurs composants :
Le premier logiciel prévu, OpenGrid Translator, est actuellement en développement pour une publication en 2027. Selon la Linux Foundation, il permettra de transférer des modèles et des données entre des plateformes largement utilisées.
Un bureau d’études pourrait ainsi réutiliser un même modèle électrique dans plusieurs environnements, sans devoir reconstruire manuellement toutes les informations nécessaires à chaque simulation.
La feuille de route comprend également des moteurs de calcul ouverts, des interfaces graphiques utilisables sans programmation et des fonctions d’intelligence artificielle pour préparer les données. Ces développements sont envisagés à plus long terme et ne font pas partie d’une version déjà disponible.
L’interopérabilité des logiciels électriques n’est pas une ambition entièrement nouvelle. Le gestionnaire français RTE est notamment à l’origine de PowSyBl (Power System Blocks), une bibliothèque logicielle développée pour modéliser, visualiser et simuler les réseaux électriques.
Publié en open source dans le cadre de LF Energy en 2019, PowSyBl a rejoint Linux Foundation Europe en 2025. Son développement repose sur une architecture modulaire, principalement en Java, qui permet de construire des applications adaptées aux besoins des gestionnaires et des bureaux d’études.
Ses composants peuvent notamment servir à :
Contrairement à OpenGrid Translator, encore en développement, PowSyBl dispose déjà d’utilisations opérationnelles en Europe.
La Linux Foundation Europe cite notamment RTE, le gestionnaire belge Elia et plusieurs centres régionaux de coordination, dont CORESO, Baltic RCC et SeleneCC. Le projet intervient également dans CorNet, un programme de coordination réunissant plus de 30 gestionnaires européens de réseaux de transport.
En 2024, des composants de PowSyBl, dont Open Load Flow et OpenRAO, ont contribué à la mise en service de la fonction européenne de fusion des modèles électriques. Celle-ci permet de réunir les représentations de plusieurs réseaux nationaux afin de faciliter leur analyse à l’échelle européenne.
Cette utilisation démontre que des logiciels ouverts participent déjà à la coordination d’infrastructures électriques critiques, sans nécessiter le remplacement complet des outils de chaque gestionnaire.
Les gestionnaires européens disposent également d’un standard commun : CGMES (Common Grid Model Exchange Standard), fondé sur le Common Information Model (CIM).
Il définit une manière structurée de représenter et d’échanger les informations décrivant un réseau électrique. Plusieurs applications peuvent ainsi exploiter des modèles communs, même lorsqu’elles reposent sur des technologies différentes.
Ce dispositif joue un rôle dans la coordination entre gestionnaires de réseaux de transport européens. Il permet notamment de partager des modèles nécessaires aux études transfrontalières et aux analyses de sécurité.
PowSyBl prend déjà en charge les formats CIM-CGMES. L’association d’un logiciel ouvert et d’un format standardisé constitue donc une approche opérationnelle en Europe.
OpenGrid poursuit une ambition plus large : construire une infrastructure partagée entre différents logiciels, formats et sources de données à l’échelle internationale. Le projet cherche aussi à rendre les outils de planification plus accessibles dans les pays où les solutions spécialisées représentent un coût important.
Il ne constitue cependant pas un remplacement annoncé de CGMES. La Linux Foundation n’a pas présenté d’intégration spécifique entre OpenGrid Translator, PowSyBl et les formats européens pour sa première version prévue en 2027.
En France, RTE doit accompagner l’évolution des consommations industrielles, le raccordement de nouvelles installations de production et la modernisation des infrastructures existantes.
Dans ce contexte, des échanges de données plus simples entre logiciels pourraient faciliter les travaux associant gestionnaires de réseaux, industriels, bureaux d’études et organismes de recherche.
Un modèle partagé entre plusieurs applications pourrait notamment permettre de confronter différentes hypothèses techniques sans multiplier les opérations de conversion. L’utilisation de formats ouverts peut également limiter la dépendance à un fournisseur logiciel unique.
L’intérêt potentiel concerne aussi la transparence des études. Des modèles accessibles et des méthodes reproductibles peuvent faciliter leur examen par plusieurs organismes, notamment lorsqu’ils doivent comparer des scénarios d’investissement.
Pour autant, RTE n’a annoncé aucun déploiement d’OpenGrid en France. Son utilisation éventuelle dépendra notamment des formats pris en charge, des exigences de sécurité et de sa capacité à fonctionner avec les outils déjà employés par les gestionnaires européens.
OpenGrid bénéficie dès son lancement du soutien de plusieurs organisations, dont Breakthrough Energy GRIDS et Google.org. Parmi ses partenaires techniques figurent Open Energy Transition, Tapestry, TransitionZero et QXT Energy.
La Linux Foundation ambitionne de rendre des outils avancés de planification accessibles à tous les pays d’ici 2030. Le projet veut notamment faciliter l’accès à des logiciels et à des données dont le coût ou la complexité technique peuvent limiter les capacités de certains organismes.
La première étape concrète sera la publication d’OpenGrid Translator en 2027. Son utilisation permettra d’évaluer la qualité des conversions et la facilité des échanges entre plateformes. La fiabilité des modèles transférés sera particulièrement déterminante pour des études portant sur des infrastructures critiques.
Même une interopérabilité réussie ne supprimera pas les délais de construction des lignes électriques, les procédures d’autorisation ou les contraintes physiques de raccordement. Elle pourrait toutefois simplifier les études nécessaires pour choisir les investissements et préparer l’évolution des réseaux.
Pour les gestionnaires européens, déjà équipés de standards et d’outils ouverts comme CGMES et PowSyBl, l’apport d’OpenGrid dépendra surtout de sa capacité à compléter cet environnement sans imposer de nouvelles conversions ou des adaptations coûteuses.
Crédit image : The Linux Foundation.