Auteur :
Antony Derbes
Président d’Open Lake Technology.
Nous continuons à parler d’intelligence artificielle comme nous avons parlé d’Internet il y a vingt-cinq ans.
Nous débattons de ses performances.
De ses modèles.
De ses usages.
De ses risques.
Nous nous trompons de sujet.
L’intelligence artificielle n’est pas une nouvelle technologie.
Elle est la première technologie qui remet en question la valeur même de l’information.
Pendant près d’un demi-siècle, l’économie numérique s’est construite sur une idée simple.
L’information créait la valeur.
Les entreprises ont investi des milliards pour produire davantage de données, connecter leurs collaborateurs, multiplier les applications, dématérialiser les processus et accélérer les échanges.
Plus d’information signifiait plus de valeur.
Cette équation est désormais dépassée.
Parce que l’intelligence artificielle produit elle aussi de l’information.
À une vitesse infiniment supérieure à celle des humains.
Demain, le monde ne souffrira pas d’un manque d’informations.
Il souffrira exactement de l’inverse.
Nous entrerons dans une économie où l’information deviendra abondante.
Presque gratuite.
Potentiellement infinie.
Comme toutes les ressources devenues abondantes, elle perdra progressivement sa valeur intrinsèque.
La question stratégique ne sera donc plus :
« Avons-nous l’information ? »
Mais :
« Pouvons-nous lui faire confiance ? »
Voilà la véritable rupture.
L’intelligence artificielle transforme la confiance en ressource rare.
Et, comme toujours, ce qui devient rare devient précieux.
La confiance sera le nouveau capital des organisations.
Pas une confiance déclarative.
Une confiance démontrable.
Prouvable.
Auditable.
Explicable.
Une confiance qui ne reposera plus sur des intuitions, mais sur la capacité de relier chaque décision à son contexte, chaque réponse à ses sources, chaque événement à son histoire.
Autrement dit, sur la qualité de la mémoire numérique des organisations.
Car une entreprise ne décide jamais à partir d’une donnée.
Elle décide à partir d’une histoire.
Une conversation.
Une réunion.
Une alerte.
Une validation.
Un incident.
Une négociation.
Une suite d’événements qui donnent du sens à une décision.
Jusqu’à présent, cette mémoire était essentiellement humaine.
Elle disparaissait avec les équipes.
Elle se dispersait entre les outils.
Elle se fragmentait dans les silos.
L’intelligence artificielle change la donne.
Pour la première fois, une machine peut mobiliser cette mémoire à une échelle impossible pour un être humain.
À une condition.
Qu’elle existe.
Qu’elle soit fiable.
Qu’elle soit contextualisée.
Qu’elle soit exploitable.
La véritable infrastructure stratégique de la prochaine décennie ne sera donc ni un nouveau cloud, ni un nouveau modèle d’intelligence artificielle.
Ce sera la capacité d’une organisation à construire, protéger et enrichir sa mémoire numérique.
Cette mémoire deviendra le point de rencontre entre la cybersécurité, la gouvernance, les communications, la conformité, les opérations et l’intelligence artificielle.
Toutes ces disciplines convergent déjà.
Non parce que la réglementation l’impose.
Mais parce que les agents d’intelligence artificielle auront besoin du même socle : une mémoire fiable du réel.
Nous avons passé vingt ans à connecter les personnes.
Nous allons passer les vingt prochaines années à connecter les preuves.
C’est là que se jouera la prochaine bataille économique.
Les modèles d’intelligence artificielle finiront par se ressembler.
Comme les infrastructures cloud.
Comme les bases de données.
Comme les réseaux.
En revanche, aucune entreprise ne pourra acheter une mémoire de confiance.
Elle devra la construire.
L’entretenir.
La gouverner.
La protéger.
C’est elle qui déterminera la qualité des décisions humaines.
La pertinence des décisions automatisées.
La résilience des organisations.
Et, finalement, leur compétitivité.
On dit souvent que la donnée est le pétrole du XXIᵉ siècle.
Je pense que cette métaphore appartient déjà au passé.
Le pétrole est une matière première.
La donnée aussi.
La confiance, elle, est une infrastructure.
Et c’est toujours l’infrastructure qui finit par créer le plus de valeur.
La prochaine révolution ne sera donc pas celle de l’intelligence artificielle.
Elle sera celle des organisations capables de transformer leur mémoire numérique en un actif de confiance.
Car, dans un monde où chacun pourra produire de l’information, la seule richesse qui restera véritablement rare sera la capacité de démontrer pourquoi cette information mérite d’être crue.